Au soir des matchs de groupes de la 35e édition de la CAN Maroc 2025, nous avons eu un entretien avec Philippe Bernard Troussier : le Sorcier blanc. Un monsieur qui n’est plus à présenter aussi bien par son parcours riche et sa grande connaissance du football africain et international. Le technicien français a traîné sa bosse sur le continent notamment en Côte d’Ivoire où il a débuté avec l’ASEC Mimosas et par la suite les Eléphants. Puis, on l’a retrouvé au Burkina Faso, au Nigeria, en Afrique du Sud, au Maroc. Il a aussi des parcours d’entraîneur en France et dans d’autres continents. Mais, c’est au Burkina Faso qu’il aura marqué les esprits avec cette quatrième place lors de la CAN 1998. Philippe Bernard Troussier n’a pas hésité à analyser les matchs de la phase de groupes en exclusivité pour Letalon.net.
Letalon.net : Que devient Philippe Bernard Troussier ?
Philippe Bernard Troussier : Je viens de terminer récemment mon contrat avec l’équipe nationale du Vietnam. Nous étions engagés dans le processus de qualification pour la Coupe du Monde 2026 aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Malheureusement, nous avons échoué au deuxième tour de cette campagne qualificative et, conformément aux termes prévus dans mon contrat, celui-ci est arrivé à son terme. Je me trouve donc aujourd’hui dans une période de stand-by, mais un stand-by actif, lucide et ouvert. Je reste naturellement intéressé par un nouveau challenge, à condition qu’il ait du sens et qu’il corresponde à mes convictions. A l’âge qui est le mien, j’ai 70 ans, je suis parfaitement conscient qu’un tel projet pourrait représenter l’un des derniers grands défis de ma carrière. Mais je me sens sincèrement en pleine forme, très motivé, et toujours animé par la même passion. Avec le recul et l’expérience accumulée, je pense avoir développé au fil des années une véritable méthode, une capacité à structurer un projet, à mettre en valeur les joueurs, à construire une équipe autour d’une philosophie de jeu clair. Cette philosophie est le fruit d’un parcours riche, plus de dix fédérations nationales différentes, deux Coupes du Monde, des Coupes d’Afrique, des Coupes d’Asie, les Jeux Olympiques, la Copa América, et plus de 400 matches internationaux au plus haut niveau. Je suis convaincu que j’ai encore beaucoup à apporter, à transmettre et à partager, en particulier au niveau des équipes nationales, où l’expérience, la gestion humaine et la vision stratégique sont déterminantes. Aujourd’hui, je vis à Paris et je voyage beaucoup. Je suis également très souvent au Japon, un pays avec lequel, je conserve un lien très fort et une réelle attractivité médiatique. A ce titre, j’ai déjà en perspective plusieurs interventions et missions durant la Coupe du Monde 2026, notamment à Tokyo, à travers différents médias japonais.
Letalon.net : Comment jugez-vous les matchs de la phase de groupes de cette CAN 2025 ?
Philippe Bernard Troussier : Je dirais que ces premiers matchs de la CAN 2025 confirment ce qui fait depuis toujours la force et l’identité du football africain, une dimension athlétique et physique très marquée. On retrouve cette intensité, cette puissance dans les duels, cette capacité à répéter les efforts à haute intensité, qui rendent chaque match exigeant et rarement confortable pour les adversaires. On observe également une forte expression individuelle. Le football africain reste un football de talents, où l’individu conserve une place centrale, avec cette volonté permanente de faire la différence par le dribble, la percussion, l’exploit personnel. C’est parfois moins une individualité au service d’un jeu combiné que la recherche du joueur capable de débloquer une situation à lui seul. Sur le plan collectif, notamment avec le ballon, je trouve en revanche que certaines équipes sont encore moins huilées, moins fluides dans l’animation offensive. Les intentions existent, mais la coordination, les automatismes et la maîtrise du tempo peuvent encore progresser. Cela explique des matchs parfois fermés ou décousus, où l’engagement prend le pas sur la construction. Cela ne remet absolument pas en cause le niveau global très élevé de cette CAN. La majorité des joueurs évoluent aujourd’hui dans les grands championnats européens, ce qui garantit une qualité technique, une maturité tactique et une expérience du très haut niveau. Les conditions de jeu y contribuent aussi largement, les infrastructures mises à disposition au Maroc sont exceptionnelles, pensées dans la perspective de la Coupe du Monde 2030, avec des terrains et une organisation qui permettent un football de qualité. Cette première phase a aussi confirmé la hiérarchie globale. Les équipes annoncées comme favorites ont répondu présent et se sont qualifiées pour les huitièmes de finale. C’est un signe de maturité et de maîtrise dans la gestion des matchs de groupes, où l’objectif premier est de rester en vie dans la compétition. Pour moi, cette phase de groupes a donc été très intéressante, riche d’enseignements. Elle laisse présager une phase finale encore plus relevée, avec une montée en puissance progressive des équipes, davantage de cohérence collective, plus de maîtrise et, je l’espère, un football encore plus abouti à mesure que l’enjeu grandit.
Letalon.net : Quelles sont les équipes qui vous ont le plus impressionné ?
Philippe Bernard Troussier : Parmi les équipes qui m’ont le plus impressionné lors de cette phase de groupes de la CAN 2026, le Maroc s’impose naturellement comme une référence. En tant que pays hôte, il dégage une réelle maîtrise collective. Sur le plan tactique, on observe une équipe bien organisée, capable d’alterner entre un bloc médian compact et des phases de pressing plus hautes, avec une bonne gestion des équilibres défensifs. La maturité tactique est évidente, tout comme la capacité à gérer les temps forts et les temps faibles d’un match. En revanche, le point de vigilance se situe davantage dans l’environnement que dans le jeu. La pression médiatique et populaire est constante, parfois excessive. A la moindre contre-performance, une suspicion peut rapidement s’installer autour du staff. Cela demande une solidité mentale et une gestion interne très fine pour préserver la sérénité du groupe, ce que le staff marocain parvient jusqu’ici à faire. Le Sénégal, impressionne par la continuité de son projet. C’est une équipe bâtie sur une base athlétique très forte, mais qui ne se limite plus à cet aspect. Tactiquement, le Sénégal est capable de défendre bas avec densité, tout en se projetant rapidement vers l’avant grâce à des couloirs très actifs. La structure est claire, les rôles bien définis, et l’expérience collective permet une lecture mature des matchs. La profondeur de l’effectif offre de vraies options de rotation sans perte de niveau, ce qui est un avantage majeur dans une compétition aussi dense que la CAN. La Côte d’ivoire dispose sans doute de l’un des réservoirs de talents les plus riches de cette compétition. Sur le plan offensif, il y a une capacité à déséquilibrer l’adversaire par la vitesse, la percussion et la créativité individuelle. Cette abondance de talents permet de changer de système, de rythme ou de profil en cours de match, ce qui constitue un avantage stratégique évident. Mais cette richesse peut aussi susciter certaines interrogations. La gestion des statuts, des temps de jeu et des frustrations potentielles devient un enjeu central. L’abondance du bien peut parfois fragiliser l’équilibre humain si elle n’est pas parfaitement maîtrisée. Dans les matchs à élimination directe, la capacité du staff à maintenir une hiérarchie claire et une cohésion forte sera déterminante. L’Egypte, reste fidèle à son identité historique. Tactiquement, c’est une équipe pragmatique, souvent bien organisée défensivement, qui accepte de laisser le ballon pour mieux contrôler les zones clés du terrain. Elle sait fermer l’axe, défendre les surfaces et attendre le moment opportun pour frapper. Le rôle de Mohamed Salah est central, non seulement dans l’exécution offensive, mais aussi dans la gestion émotionnelle du groupe. Son leadership et son expérience des grands rendez-vous permettent à l’Egypte de rester compétitive même dans des scénarios complexes. La pression est forte, mais cette équipe a l’habitude de vivre avec. Le Burkina Faso, confirme sa progression à travers une grande cohérence collective. Sur le plan tactique, c’est une équipe disciplinée, bien structurée, avec une forte solidarité défensive et une capacité à se projeter ensemble vers l’avant. Les lignes sont compactes, les efforts sont partagés, et l’engagement est constant. Le Burkina Faso ne cherche pas forcément à dominer par la possession, mais il sait parfaitement exploiter les moments clés du match. Cette rigueur collective et cette force mentale en font un adversaire très difficile à manœuvrer dans les phases finales. Enfin, la RD Congo, mérite une attention particulière. On retrouve une continuité très claire avec la dynamique observée lors de son parcours qualificatif pour la Coupe du Monde 2026, notamment après avoir éliminé le Nigeria et le Cameroun. Tactiquement, le Congo montre une équipe bien organisée, avec des principes de jeu lisibles, une bonne occupation des espaces et une vraie confiance dans son projet. Le collectif prime, les rôles sont bien assimilés, et la gestion des temps faibles est intéressante. Cette cohérence, associée à une confiance grandissante, rend cette équipe particulièrement dangereuse.
Interview réalisée par Antoine BATTIONO (www.letalon.net)





